Le 23 avril 2026, le Burundi lançait officiellement Burundi Pay, rejoignant ainsi les 22 pays d’Afrique de l’Est dotés d’une infrastructure de paiement numérique intégrée. Mais derrière l’annonce, une réalité plus complexe se dessine : un taux de bancarisation de 7 %, une économie encore dominée par le cash, et des PME qui peinent à tirer parti d’un écosystème FinTech encore embryonnaire.

Imaginez un entrepreneur à Gitega. Il a une idée, des clients, de l’énergie. Mais il ne peut pas recevoir un paiement en ligne, il ne peut pas automatiser ses transactions, il n’a pas accès aux API bancaires. Ce n’est pas un problème de business : c’est un problème d’infrastructure numérique.

Ce constat, posé lors du Workshop I/3 organisé par A Free Tech Institute à l’Hôtel Émeraude le 24 avril 2026, résume à lui seul l’enjeu central du débat sur les FinTech au Burundi. Entre opportunités réelles et obstacles structurels, où en est le pays ? Et surtout, les technologies décentralisées ; mobile money ouvert, blockchain, Bitcoin ; peuvent-elles changer la donne pour les PME et les citoyens ordinaires ?

Un écosystème en construction, mais des chiffres qui interpellent

Le tableau dressé par Mme Michèle Mukeshimana lors du workshop est sans équivoque : le Burundi affiche l’un des taux de bancarisation les plus bas au monde, à peine 7 %. Pourtant, les statistiques de la Banque de la République du Burundi (BRB) présentées par M. Carmel Niyungeko, co-fondateur de Q-SUAD, nuancent ce tableau sombre : 78 % d’inclusion financière, 7,7 millions d’utilisateurs de mobile money, 158 000 agents enregistrés sur tout le territoire. Près de 1,4 million de transactions ont été enregistrées au seul troisième trimestre 2024.

Comment expliquer ce paradoxe ? La réponse est simple : avoir un compte ou un portefeuille mobile ne signifie pas l’utiliser intensément. Le cash reste roi. C’est là que réside le véritable gisement d’opportunités et le principal obstacle à franchir.

Trois acteurs dominent aujourd’hui le marché : Lumicash, Ecocash et Bancobu Inoti. L’écosystème reste très dépendant des opérateurs télécoms ce qui, selon M. Niyungeko, constitue une limite structurelle importante. Un système FinTech sain doit être ouvert ; or, reposer sur seulement deux opérateurs télécoms, c’est bâtir sur un terrain fragile.

Burundi Pay : une avancée réelle, mais insuffisante seule

Le lancement de Burundi Pay, annoncé par M. Matendo Fernand Janvier lors du workshop, est une nouvelle encourageante. Le pays rejoint 21 autres nations d’Afrique de l’Est dans la mise en place d’une infrastructure monétique intégrée. Une seule interface USSD, celle de la BRB, centralisera désormais les transactions , une simplification bienvenue.

Le Dr William Sabinguvu, expert en transformation digitale à l’Université du Burundi, y voit une opportunité concrète pour les jeunes entrepreneurs : la mise à disposition d’API ouvre enfin la porte aux startups locales. Un développeur de Gitega peut désormais imaginer construire une application de paiement ou de crédit digital , ce qui était impensable il y a deux ans.

Mais le Dr Sabinguvu tempère aussi les enthousiasmes : le Burundi ne part pas de zéro, il rattrape simplement un retard. L’essentiel est de ne pas répéter les erreurs des pionniers et de bâtir un système robuste, normé , M. Eddy Didier de l’ARCA insistant d’ailleurs sur l’importance des normes ISO dès la conception des systèmes.

Les PME : premières bénéficiaires potentielles, premières oubliées en pratique

Mme Monique Karibanda, entrepreneure et professeure à l’ULT, l’affirme sans détour : sans digitalisation, les coûts explosent et le temps se perd en déplacements inutiles. Le digital réduit les coûts, simplifie la gestion de trésorerie, facilite la communication marketing et allège le stress des procédures administratives.

Pourtant, lorsqu’on lui demande si le Burundi exploite le digital à sa juste valeur, sa réponse est claire : non. Ni les consommateurs ni les producteurs n’utilisent pleinement les outils disponibles. Le problème n’est pas uniquement technique , c’est une question d’appropriation culturelle, de confiance, et de formation. Elle identifie trois axes prioritaires : améliorer les infrastructures et garantir leur usage effectif, faire évoluer le management des organisations, et sensibiliser les utilisateurs à tous les niveaux.

Technologies décentralisées : la piste que le débat officiel évite encore

Le workshop a posé un diagnostic lucide sur les limites du système centralisé actuel : dépendance aux télécoms, faible capital des agents, domination du cash. Ce que les intervenants ont moins abordé et que Free Tech Institute a vocation à porter, c’est la piste des technologies décentralisées.

Les projections sont éloquentes : d’ici 2030, selon Mastercard, l’économie des paiements digitaux en Afrique atteindra 1 500 milliards de dollars, avec un taux d’adoption du smartphone dépassant 87 %. Presque chaque Burundais disposera d’un outil financier puissant dans sa poche. La question est : cet outil servira-t-il uniquement les systèmes bancaires traditionnels, ou permettra-t-il une véritable souveraineté financière individuelle ?

Les blockchains publiques et le Bitcoin offrent des réponses concrètes à des problèmes identifiés lors du workshop. Une PME qui ne peut pas accéder aux API bancaires peut effectuer des transactions peer-to-peer sans intermédiaire. Un entrepreneur dont l’agent mobile money manque de liquidités peut envoyer de la valeur directement à un partenaire à l’étranger. Une coopérative agricole peut lever des fonds sans passer par une banque qui lui fermera la porte.

La pénurie de développeurs, citée par M. Niyungeko comme l’un des défis majeurs du secteur, est également une opportunité : les protocoles ouverts permettent à un développeur burundais de contribuer à des projets mondiaux, de se former sur des outils accessibles gratuitement, et de construire des solutions adaptées au contexte local , en kirundi si nécessaire.

Le Burundi doit choisir quelle révolution FinTech il veut

Le diagnostic est posé, les outils existent, les initiatives commencent à fleurir. Ce qui manque, c’est une vision claire et courageuse : veut-on simplement numériser le système financier existant avec ses exclusions, ses dépendances et ses barrières ou veut-on construire une infrastructure financière vraiment ouverte, décentralisée et accessible à chaque citoyen burundais ?

Belyi Nobel Kubwayo l’a dit lors du workshop : un jeune peut lancer une startup FinTech depuis Gitega. Nous ajoutons : ce jeune n’a pas besoin d’une autorisation bancaire pour commencer à créer de la valeur. Il a besoin d’Internet, d’un téléphone, et d’accès aux bons protocoles. La liberté financière n’est pas une promesse lointaine : c’est une infrastructure à construire, maintenant.

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