Il existe un chiffre que peu de décideurs burundais connaissent, et qui pourtant détermine silencieusement la survie de milliers de petites entreprises : 8,78 %. C’est le coût moyen, selon la Banque mondiale, pour envoyer 200 USD vers l’Afrique subsaharienne. Ce chiffre place la région au sommet mondial des coûts de transfert, loin devant la moyenne mondiale de 6,49 %.

Pour un commerçant qui importe des marchandises, ce pourcentage n’est pas une abstraction statistique. C’est une ponction directe sur sa marge. Et quand cette marge est déjà comprimée par la concurrence informelle, la volatilité des taux de change et les aléas logistiques, 8,78 % peut faire la différence entre la survie et la faillite.

Où va l’argent ?

Pour comprendre pourquoi les transferts coûtent si cher, il faut décomposer les frais :

  1. Frais de change : conversion du BIF en dollar, puis du dollar en devise du partenaire. Chaque conversion applique un spread de 2 à 4 %.
  2. Commissions bancaires : frais fixes et variables prélevés par la banque émettrice et la banque réceptrice.
  3. Frais de correspondance bancaire : lorsqu’il n’existe pas de relation directe entre les banques, une banque intermédiaire prélève sa commission.
  4. Frais de conformité : vérifications anti-blanchiment, sanctions, KYC.
  5. Coûts de float : le temps pendant lequel l’argent est en transit (2 à 5 jours) représente un coût d’opportunité.

Pour une transaction de 1 000 USD, ces coûts cumulés peuvent représenter 80 à 100 USD — soit la marge nette d’un petit commerçant sur une semaine de ventes.

Le cas ghanéen-nigérian : un miroir pour le Burundi

Le FMI a documenté un cas emblématique : un transfert de 100 USD entre le Ghana et le Nigeria, deux pays voisins, coûtait environ 40 USD et prenait deux semaines.

Ce cas est instructif. Il montre que la proximité géographique ne garantit en rien l’efficacité financière. Le Burundi partage cette réalité avec la RDC, la Tanzanie et le Rwanda.

L’impact sur les marges

Un commerçant burundais importe des intrants agricoles pour 500 USD. Il doit convertir ses BIF en USD (~3 %), payer les frais de transfert (~2 %), attendre 3 jours. Coût total : 25 à 30 USD, soit 5 à 6 % de la valeur. Sur une marge nette de 10 %, cela représente la moitié du bénéfice.

Pour un MSME qui réalise 20 transactions de ce type par an, la perte annuelle s’élève à 500-600 USD — l’équivalent d’un mois de salaire, ou du fonds de roulement nécessaire pour saisir une opportunité.

Le coût invisible : le temps et l’incertitude

Au-delà des frais explicites, il existe un coût invisible mais tout aussi destructeur : le temps.

Un paiement en retard peut signifier un fournisseur qui refuse de livrer, une cargaison bloquée, une opportunité manquée, une pénalité contractuelle. L’incertitude oblige les commerçants à maintenir des stocks plus importants, à immobiliser du capital, à renoncer à des transactions.

Comparaison régionale

PaysCoût moyen d’envoi de 200 USDDélai moyen
Kenya~7,5 %1-2 jours
Rwanda~8,0 %1-3 jours
Tanzanie~8,5 %2-4 jours
Burundi~9,0 %3-5 jours
RDC~10,0 %3-7 jours

Estimations indicatives basées sur Remittance Prices Worldwide et observations de terrain.

Le Burundi se situe dans la moyenne haute. Sa petite taille économique, son enclavement et la faible concurrence expliquent en partie cette situation , mais ne la justifient pas.

Pourquoi la concurrence ne joue pas

  1. Barrières réglementaires : peu d’acteurs obtiennent les licences nécessaires.
  2. Effets de réseau : les acteurs établis bénéficient d’un avantage difficile à contourner.
  3. Coûts d’infrastructure : établir un réseau de correspondants et de liquidité coûte cher.
  4. Opacité des tarifs : les grilles tarifaires sont complexes.

Résultat : les coûts restent élevés, et les commerçants n’ont d’autre choix que de les absorber ou de se tourner vers l’informel.

L’analyse de notre collègue Ferdinand Niragira

Ferdinand Niragira rappelle que ce coût n’est pas une fatalité : « D’autres régions du monde ont réussi à réduire ces coûts en dessous de 3 % — l’Union européenne, par exemple, grâce à l’espace unique de paiement en euros (SEPA). »

Cette comparaison est puissante. Elle montre que la réduction des coûts de transfert est un choix politique, pas une contrainte technique. Le Burundi peut s’inspirer de ces modèles.

Le 8,78 % n’est pas une loi de la nature. C’est le produit de choix politiques et de défaillances de marché. L’interopérabilité nationale, l’intégration aux systèmes régionaux et, à terme, les technologies décentralisées offrent des pistes concrètes pour réduire ce coût.