En octobre 2021, le Nigeria lançait l’eNaira, première monnaie numérique de banque centrale d’Afrique. L’événement avait été présenté comme une révolution monétaire. Trois ans plus tard, le constat est sans appel : l’adoption est restée marginale, et l’eNaira est aujourd’hui citée comme l’un des échecs les plus instructifs de la FinTech africaine. Pour le Burundi, qui vient de lancer BurundiPay, ce cas n’est pas une curiosité lointaine. C’est un miroir.
Ce qui n’a pas fonctionné
Le premier facteur d’échec est l’indifférence aux habitudes existantes. Au Nigeria, Mobile Money était déjà profondément ancré dans la vie quotidienne. Les utilisateurs disposaient de solutions familières, accessibles, intégrées à leur environnement. L’eNaira n’offrait pas d’avantage suffisamment clair pour justifier un changement d’habitude.
Le deuxième facteur est l’absence d’utilité perçue. Une monnaie numérique n’a de valeur que si elle résout un problème concret. Or, l’eNaira n’apportait ni réduction significative des coûts, ni accélération notable des transactions, ni fonctionnalité inédite. Elle ajoutait une couche sans retirer une friction.
Le troisième facteur est la fragmentation de l’écosystème. L’eNaira coexistait avec Mobile Money, les banques, les FinTechs, sans véritable interopérabilité. Résultat : une complexité supplémentaire, pas une simplification.
Ce que le Burundi doit retenir
Première leçon : l’adoption ne se décrète pas. Elle se construit en partant des usages réels. BurundiPay doit s’appuyer sur Mobile Money, non le contourner.
Deuxième leçon : l’utilité avant l’ambition. Une infrastructure de paiement n’a de sens que si elle réduit les coûts, accélère les transactions, ou ouvre des possibilités nouvelles. Sinon, elle reste un objet technique sans usagers.
Troisième leçon : l’intégration avant l’innovation. Mieux vaut un système simple, connecté aux outils existants, qu’un système sophistiqué mais isolé.
Un point de méthode
Il serait tentant de conclure que les CBDC sont une impasse. Ce serait une erreur. L’échec de l’eNaira ne condamne pas la technologie ; il condamne une certaine manière de la déployer — sans diagnostic des usages, sans intégration aux écosystèmes existants, sans bénéfice tangible pour l’utilisateur.
Le Burundi a une opportunité : celle d’apprendre de l’expérience nigériane avant de commettre les mêmes erreurs.
Ce qu’en dit Ferdinand Niragira
Dans le policy brief de FREETI, Ferdinand Niragira formule la leçon centrale : « Le succès d’une infrastructure de paiement numérique dépendra moins de la technologie introduite que de son intégration avec les réseaux Mobile Money existants et les habitudes des utilisateurs. »
Cette phrase devrait être affichée dans toutes les salles de réunion où se conçoit BurundiPay.
Conclusion
L’eNaira n’est pas un échec de la technologie. C’est un échec de la méthode. Le Burundi peut éviter le même destin en plaçant l’utilisateur, et non la technologie, au centre de sa stratégie.