Le Burundi a fait un choix stratégique clair : celui de l’ouverture commerciale. À travers le Régime Commercial Simplifié (RECOS), le pays a facilité l’accès de ses produits locaux aux marchés régionaux, notamment vers la République Démocratique du Congo. Soixante-six produits sont désormais exemptés de droits de douane, et un certificat d’origine simplifié, délivré gratuitement au poste frontière, permet aux petits commerçants de franchir la douane sans les lourdeurs administratives qui paralysaient autrefois leurs échanges.

Sur le papier, cette réforme est une réussite. Elle démontre une volonté politique de réduire les barrières physiques et administratives qui entravent le commerce transfrontalier.

Mais sur le terrain, une réalité moins visible persiste : le commerçant burundais qui franchit la frontière sans payer de droits de douane se heurte, quelques mètres plus loin, à un mur financier. Comment payer son fournisseur à Uvira ou à Bukavu ? Comment recevoir le règlement d’un client kényan ou tanzanien ? Comment transférer des fonds sans perdre 10 % de sa marge dans les frais de change et les commissions ?

C’est là que réside le paradoxe burundais : les frontières physiques s’ouvrent, mais les frontières financières restent fermées.

Le RECOS : une avancée réelle, mais partielle

Le RECOS n’est pas une coquille vide. Il repose sur des instruments concrets :

  • Une liste de 66 produits négociée entre le Burundi et la RDC, couvrant des biens de consommation courante, des produits agricoles et des articles manufacturés de base.
  • Un certificat d’origine simplifié, délivré gratuitement au poste frontière.
  • Des tarifs préférentiels affichés aux guichets d’information commerciale.
  • Un portail d’information commerciale (infocommerce.obr.bi) qui guide pas à pas les opérateurs.

Ces outils ont indéniablement réduit le coût et la durée des formalités douanières. Pour un petit commerçant de Gatumba ou de Kobero, franchir la frontière est aujourd’hui plus simple qu’il y a dix ans.

Pourtant, cette simplification douanière ne résout qu’une partie de l’équation. Elle facilite le passage des marchandises, mais pas le paiement qui accompagne ce passage.

La friction financière : le véritable goulot d’étranglement

Pour un MSME burundais engagé dans le commerce transfrontalier, le parcours financier ressemble à un labyrinthe.

La dépendance au dollar américain. La plupart des transactions transfrontalières en Afrique de l’Est exigent une devise tierce. Le commerçant doit convertir ses francs burundais en dollars, effectuer le transfert, puis le partenaire reconvertit en devise locale. Chaque conversion entraîne des frais, des pertes de change et des délais.

Des coûts de transfert parmi les plus élevés au monde. Les données de la Banque mondiale sont sans appel. En Afrique subsaharienne, envoyer 200 USD coûte en moyenne 8,78 % du montant transféré, contre une moyenne mondiale de 6,49 %. La région est la plus chère du monde pour les transferts d’argent.

La fragmentation des systèmes de paiement. Un même entrepreneur peut détenir un compte bancaire, un portefeuille Mobile Money et un compte en microfinance, sans que ces systèmes communiquent. Les transferts qui devraient être instantanés prennent des jours.

Le recours aux circuits informels. Face à ces frictions, une partie importante du commerce se tourne vers des canaux parallèles, changeurs de rue, hawala digital, compensation informelle , au prix d’une perte de contrôle pour la Banque centrale.

Le coût humain

Prenons l’exemple d’une commerçante de Gatumba qui vend des produits agricoles transformés vers la RDC. Elle a accès au RECOS, ses produits figurent sur la liste, elle obtient son certificat gratuitement. Mais une fois la marchandise livrée, comment se faire payer ?

Si elle accepte un virement bancaire, elle perdra plusieurs jours et une partie de sa marge. Si elle accepte du cash en francs congolais, elle devra trouver un changeur, avec le risque de faux billets. Si elle refuse les deux, elle perd le client.

Pour un MSME opérant sur des marges étroites, chaque jour de retard signifie un stock non renouvelé, un fournisseur non payé, une opportunité perdue.

L’asymétrie fondamentale

Facilitation commercialeFriction financière
RECOS : 66 produits exemptésDépendance au dollar
Certificat d’origine gratuitCoûts de transfert de 8,78 %
Tarifs affichés aux frontièresDélais de règlement de plusieurs jours
Portail d’information en ligneFragmentation des systèmes

Cette asymétrie révèle une lacune : la facilitation douanière a été pensée sans son corollaire financier. On a ouvert la porte, mais on n’a pas construit le pont.

Ce qu’en dit notre collègue Ferdinand Niragira

Dans le policy brief publié par FREETI, Ferdinand Niragira insiste sur un point essentiel : « La question centrale n’est plus seulement “Comment faciliter le passage de la frontière ?” Elle devient aussi : “Comment faciliter la transaction qui accompagne ce passage ?” »

Cette reformulation est décisive. Elle déplace le regard des infrastructures physiques vers les infrastructures financières — et c’est précisément là que se joue l’avenir des MSME burundaises.

Le paradoxe burundais n’est pas une fatalité. C’est un défi de politique publique qui appelle une réponse coordonnée : Banque centrale, douanes, opérateurs Mobile Money, banques, FinTechs et partenaires au développement doivent construire ensemble un écosystème financier interopérable.

Le Burundi a ouvert ses portes au commerce. Il doit maintenant ouvrir ses paiements.